Routine

Publié le par Desquesnes

12 mars. Ce matin, la couleur du ciel est différente. Un gris bizarre. Ajib mausam…Je sors de mon lit, enfile un jean et enfourche mon vélo pour aller chercher un demi-litre de lait au petit centre commercial de l’université. Je respire comme un matin d’été dans une Normandie au temps incertain : quelques crachins, des éclaircis dans le ciel et beaucoup de flaques d’eau. C’est revigorant, un peu de frais qui gifle le visage et un peu de vent pour rendre l’exercice plus difficile. Je force tant que je peux sur les pédales en surplombant mon guidon à intervalles réguliers, un guidon tout rouillé et plutôt de travers.

Me voici au petit centre, un complexe d’une dizaine de petites échoppes qui s’organise en cercle avec au centre deux espaces libres, ouverts, qui servent de dépotoirs la plupart du temps. Ici il y a tout ce qu’il faut pour vivre en autarcie et ne pas sortir du grand village qu’est le campus. D’abord le marchand de lait (Mother Dairy, la marque nationale qui fournit à toute la population un liquide dont elle ne pourrait se passer) qui vend aussi de délicieux yaourts (Mishti Doï, au lait et au sucre de palme) et du lait aromatisé que l’on boit goulûment à la paille puis les marchands de fruits et de légumes, les petites chotus, employés à 13 ans qui aident le patron, font tous les menus travaux du magasin et sont comme de petites ombres mouvantes entre les clients et les étalages. A KC Complex, on trouve également une librairie, un tailleur, un coiffeur, un Chaï-vala (vendeur de thé et aussi de samosa et Gulab Jamun, sucrerie toute ronde) un magasin de produits de beauté, 3 superettes, un marchand de tabac, un autre de réveil, un téléphone, des photocopieuses, un photographe qui développe aussi. Un petit réparateur et fournisseur de produits électriques, un marchand de cartes de vœux et un blanchisseur. Et j’oubliais : deux restaurants, dont un tibétain qui prépare de délicieux plats à base d’agneau grillé. Et tout cela, si si, je vous assure, sur une périphérie qui équivaut à 4 magasins en France. Quand j’y vais, souvent, j’achète un petit yaourt pour manger sur place, des cookies Hide and Seek délicieux (presque comme ceux dans la boite carrée de chez ED à Paris) du dentifrice de la marque Himalaya (produits 100% naturels) et des pistaches et bananes pour faire un milk shake en rentrant. Si c’est l’après midi et que je suis accompagnée, je pousse un peu plus loin la promenade, et part m’asseoir sur une pierre à Ganga Dhaba, un endroit où tous les étudiants viennent boire un thé, fumer une cigarette et débattre. Le soir en été, c’est plein de moustiques et on fait de petits feux pour les éloigner…jusqu’à 2-3 heures du mat’, il y aura toujours du monde, petites silhouettes assises entre les arbres. JNU se réveille quand la nuit tombe, dit-on, et c’est bien vrai… Mais là aujourd’hui, c’est toujours le matin et je rentre un peu chargé pour me préparer mon petit déj’. Je travaille une heure ou deux sur mon ordinateur : essentiellement des livres à lire et des Term-paper à commencer, des sortes de dossier-dissertations à rendre au professeur en fin de semestre. J’étudie actuellement la partition avec un prof d’histoire absolument génial et impressionnant qui nous fait travailler sur la lutte pour l’hégémonie entre les cultures, a fortiori ici entre l’hindouisme et l’Islam. Sa thèse est donc que la partition de l’Inde en 1947 n’admet pas comme facteur premier une lutte soudaine entre deux religions que tout oppose mais qu’elle est le résultat de la formation progressive d’un conflit politique entre deux cultures qui peu à peu vont construire leurs identités en opposition. L’idée est donc de démontrer comment deux religions et deux communautés ne s’affrontent pas parce qu’elles sont fondamentalement irréconciliables (ne pas oublier que musulmans et hindous ont cohabité très longtemps et continuent d’ailleurs à cohabiter) mais parce qu’il y a des intérêts économiques et politiques en jeu. Notre professeur est impressionnant, passionné par son sujet, cheveux mi-long grisonnant et lunettes d’intellectuel. C’est un vrai historien qui nous apprend à décortiquer les situations et nous met en garde contre une lecture idéologique de l’Histoire. C’est autour d’un thé, un jour où nous n’avions pas classe qu’il nous a raconté son passé. Un historien donc mais qui fut d’abord jeune rebelle militant, maoïste à JNU qui, pendant l’Etat d’urgence, s’est fait emprisonné avec ses camarades. Acteur du premier mouvement naxalite[1] qui prit place dans le Bengal occidental, il écopa de 6 mois de prison, et la mort de tous ces amis ainsi que de nombreuses heures de réflexion le vaccinèrent finalement de la lutte communiste armée. Sans fierté ni sarcasme, il parle de cette période de sa vie en nous expliquant comment les étudiants militants étaient surveillés par des policiers en civil sur le campus même et comment, lors de l’Etat d’urgence, ils furent tous emmenés au poste alors qu’un individu masqué pointait du doigt les suspects à garder au chaud dans les cellules de Delhi. Pour lui, l’extrême gauche qui dans sa jeunesse était une conviction profonde est devenue un sujet d’étude et une formidable richesse pour l’historien qu’il est devenu. Le fruit de sa réflexion est un livre qui examine pourquoi l’extrême gauche et le communisme survit toujours en Inde alors que sa victoire n’est historiquement pas possible.

C’est l’heure maintenant d’aller prendre mon lunch. Les endroits ne manquent pas pour casser la croûte. Il y a la Library canteen, qui permet de choisir entre une table à l’intérieur ou bien dehors au soleil et qui au semestre dernier proposait de superbe Lassi (lait caillé, salé ou sucré) On y rencontre toujours des gens que l’on connaît, la nourriture est la moins chère de tous les dhaba sur le campus mais ce n’est pas la plus bonne. Mickael, un kéralais tout foncé et tout petit m’a pris d’affection depuis qu’il croit que je porte le même prénom que lui. Il me sert avant tout le monde, c’est bien pratique…Pas trop loin, il y a la cantine du centre d’études internationales, au sous sol, tenues par des indiens du Sud. C’est pas cher non plus (…rien n’est vraiment cher ici…) mais par contre c’est deux fois plus bon. Le menu change tous les jours, il y a de délicieux kheer (sorte de riz au lait avec des épices, des raisins secs et des noix de cajou) des cold coffee crémeux pour les gourmands et du mouton très bien cuisiné. Enfin, pour ceux qui veulent bien manger, être à l’air frais et retrouver le troupeau des étudiants internationaux, il faut se poser à la cantine-de-derrière-le-bloc-administrative dont je ne me rappelle plus le nom. Cuisine raffinée, tandori roti et petites sucreries à la carte…et pour quelques roupies bien entendu. Moi, ce midi, j’ai choisi de m’asseoir ici, sur les bancs en pierre. J’ai rejoins mes collègues français mais aussi Masoud l’iranien, Pranov l’anglais indien, Tika l’indonésienne et Christian l’allemand…il y en a plein dautres…des norvégiens, des américains, des ouzbeks et des japonais. A peu près 200 étudiants internationaux sur le campus…

L’Inde nous a rendu terriblement paresseux. C’est notre grande théorie. Il est 2h30, on est toujours à boire des thés et des cafés, fumer des cigarettes, parler de tout et de rien. Après la dernière tournée que l’on s’offre à tour de rôle, chacun repart à ses activités. Aujourd’hui j’ai un cours sur l’Inde rural, qui me sert surtout à digérer plutôt qu’à augmenter ma connaissance des campagnes indiennes. Le prof est ennuyeux, n’aime pas enseigner et raconte des banalités pendant une heure et demi. Moi, l’Inde rurale, ça m’intéresse vraiment, mais j’apprends plus en lisant et en voyageant qu’en allant en cours. Ensuite, j’enchaîne sur un cours intitulé Minorities in Middle East et là c’est autre chose. Le prof est dynamique, adore ses élèves (il nous offre un café à chaque cours) et est passionné par le Middle-East. Il a résidé en Israel pendant une dizaine d’années, sa femme chinoise est d’ailleurs encore là-bas. Il nous donne vraiment envie de suivre son cours même si son anglais est parfois difficile à suivre. Moi au début, quand il disait therefore, je croyais qu’il disait Darfour. Pourquoi il parle du Darfour ? Je croyais qu’on était en plein dans les minorités d’Iran, là ?

Il est 18h, j’enchaîne avec un cours d’Hindi pour pratiquer et ne pas perdre la motivation. Je devrais vraiment m’y mettre mais que voulez vous, je vous l’ai dit, la paresse, c’est terrible…19h, retour à l’Hostel…en janvier, à cette heure, je partais pour 20 minutes de jogging mais là, j’avoue, je suis devenue molle…c’est la chaleur qui s’installe. J’attends Sharad, avec qui je partage les 90 % de mon temps depuis 2 mois…ne me demandez pas pourquoi ni comment, je censure ce genre de questions sur mon blog…nous mangeons à la cantine du messe quand on ne veut pas sortir ou bien, la plupart du temps, on va à Moghol Darbar, un resto plein-air à 5 minutes de la résidence qui fait un délicieux dal et de très copieux rotis. Si il n’y a pas de manif de prévue ni de conférence (le mois dernier, très bonne conférence d’ Arundati Roy sur les mouvements sociaux et les formes de lutte et sa position d’écrivain face à cette formes d’action) on boit des cafés assis devant l’hostel. Les gens passent, on discute dans la nuit, c’est tellement agréable…Une journée achevée et l’autre qui s’avance…



[1] Les guérillas naxalites, dont le nom vient du village Naxalbari (Bengal occidental) où le mouvement prit sa source en 1967, sont des groupes armés qui se battent contre l'oppression des paysans et des sociétés tribales par les propriétaires terriens.

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Publié dans Carnet de voyage

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S
Salam salam jolie grande et vieille Naïké... Dis moi, ajib, ça veut bien dire bizarre ? (hihi) - je me tape des barres, qu'est-ce que tu veux... Les concours, ça rend fou. Bref, quand est-ce que tu revieeeeens ? Je suis partagée entre le sentiment de vouloir te revoir (peinte en violet, rose et bleu) et l'envie de continuer à lire ces petits bijoux virtuels que sont tes articles sur l'Inde - vu que je n'arrive pas à choisir, je me contenterai de te demander qques bouts de ta conférence sur les minorités en Iran (jijiji)... RoBooyOo. Saena
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G
Ne me dis pas que tu veux devenir journaliste, en tout cas tu aurais tout le talent d'écriture pour...Mais est-ce vraiment ça qui compte ?
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L
La lecture de ton blog est toujours aussi passionante. Le seul regret c'est de ne pas voir plus souvent de nouveaux article, mais c'est le signe, probablement, que tu profites à fond de ton séjour. Ou alors c'est la désormais légendaire langueur indienne ? ;)
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