Les voisins de ma tante sont des gens biens

Publié le par Desquesnes

Dans l’immeuble de ma tante, il y a trois gardiens, deux « monsieur Bouton » qui font monter et descendre l’ascenseur et une brochette de conducteurs qui attendent devant les belles voitures. Dans le quartier de ma tante, les rickshaws n’ont pas le droit de circuler, seulement les taxis. Welcome à Walkeshwar Marg,  Sud de Bombay, vue de rêve sur le « collier de la reine », la baie immense qui laisse entrer la mer d’Oman et dont les lumières scintillent la nuit. Dans ce quartier chicos de la seule vraie métropole de l’Inde, le loyer est d’environ 3000 euros par mois. Les grands immeubles ne payent pas de mine. Pourtant, à l’intérieur, les pièces sont spacieuses, les terrasses agréables et il y a un vendeur d’alcool en face, pour l’apéro, le vin et le digestif. Dans les quartiers chics, les prix de l’immobilier dépassent ceux de New York et il faut parfois débourser 2 millions de dollars pour un bel appartement.

 

La dame du quatrième est une belle indienne, dont la famille est originaire du Rajasthan et qui a grandi à Calcutta. Elle a la trentaine, peint des tableaux médiocres pour s’occuper et prend quelque cours de français avec la nouvelle voisine française. Son mari exporte des tee-shirts, il va dans le Tamil Nadu tous les mois mais ne sait pas où situer cette région sur la carte. Qu’importe, même s’il est un peu bête, il gagne beaucoup d’argent. La vie est belle : on fréquente la belle société dans les soirées privées des grands hotels, on va dans les clubs fumer et picoler ou bien on se laisse tenter par un soin complet dans une institut de beauté occidentale. Quand madame ne boit pas du whisky en soirée, elle s’occupe de son fils unique : Shiv. 2 ans. Mignon comme tout. La maman en est complètement folle. Pour que le petit Shiv ne manque de rien, une jeune fille d’à peine 18 ans s’occupe de lui 24h/24. Au pied du lit de l’enfant, il y a une fine natte sur laquelle elle dort la nuit. Son salaire ne pèse pas lourd : quelques centaines de roupies. Et puis il y a aussi le monsieur qui vient repasser le linge, le petit cuisinier de 16 ans qui ne sort jamais de l’immeuble et la femme de ménage qui reste toute la journée. Le chauffeur en plus, et cela fait cinq employés pour un couple et un enfant. Cinq employés qui n’ont pas de temps pour eux, cinq employés payés des cacahuètes. Et madame ne compte pas avoir de deuxième enfant : « C’est trop de travail » Dans les familles bourgeoises indiennes, l’enfant est roi, on le gâte jusqu’à le pourrir. Le petit Shiv doit aller dans la meilleure école maternelle de Bombay et tant pis si c’est la plus chère. Il a déjà fait des tests mais les parents hésitent à envoyer leur enfant dans une école qui écourte déjà les temps de récréation. En attendant, si les écoles maternelles sont déjà des industries pour petits cerveaux, les mamans, elles, s’échinent à divertir les enfants : le 23 décembre, c’est la « Christmas Party », on offre à tous les enfants de l’immeuble des divertissements pendant plus d’une heure avant l’arrivée du père Noël qui distribue ensuite les cadeaux. Toutes les familles sont Hindous mais peu importe, les enfants sont contents, ils ont tous leur gros jouet manufacturé. Vient ensuite le buffet et les gamins insupportables qui se prennent déjà pour les maîtres et ordonnent au cuisinier de façon capricieuse « Prépare mon sandwich ! Dépêche-toi, j’ai faim. Je veux pas d’oignons ni de tomates, tu entends ? » Les chauffeurs observent cette mascarade sans trop d’expression dans le regard. Pas de surprise, pas d’émerveillement. Un regard sans expression au dessus du fossé qui les sépare des gens qu’ils servent. Ce fossé entre les immeubles au pied desquels ils attendent et leurs petites maisons, au fin fond de Dharavi, le plus grand bidonville d’Asie. A Bombay, de toute façon, il n’y a pas d’autre solution. Même si l’on a un salaire correcte, les loyers sont si chers que l’on vit en banlieue, dans les quartiers sales. Maria, la cuisinière, fait trois heures de trajet par jour dans le train local pour venir travailler. Balann le chauffeur ne veut pas laisser sa fille dans une mauvaise école gouvernementale  alors il économise pour payer à sa petite fille une école pas trop médiocre. Les employés travaillent durs mais ils sont heureux, ils ont réussi à se faire une place dans la cité de l’or, la ville au parfum de rêve américain. Et les nantis, eux, gavent leurs enfants de gâteau au chocolat.

 

Sous la terrasse en surplomb, il y a un petit bidonville, des gens qui vivent dans l’obscurité, sans eau potable. Sur la même image, on peut voir la société indienne la mieux lotie de Bombay et celle qui n’a pas d’endroit où dormir, qui s’entasse sous des toits de tôles, dans des taudis sans toilettes qui sentent la pisse et la pourriture. Sur la même image, il y a celui qui pousse les autres pour être dans la lumière et il y a celui qui se fait tout petit et reste dans l’ombre du moment qu’il gagne de quoi survivre. Je prends quelques parts de gâteau et je vais discuter avec les chauffeurs. J’essaie de leur parler en hindi. Ça les intrigue un peu que je cherche à leur parler. Ça n’est pas étonnant lorsque l’on pense au changement de comportements des « monsieur Bouton » lorsqu’un résident indien pénètre l’ascenseur : à l’instant où l’énergumène entre, c’est motus et bouche cousue, tête basse et concentration sur la rangée de bouton alors que la minute précédente, j’échangeais quelques mots avec le petit employé. Ici, ceux qui sont en haut de l’échelle sociale ne se salissent pas à l’échelon du bas. Chacun sa place. Ceux qui servent et ceux qui se font servir, ceux qui obéissent et ceux qui ordonnent, parfois s’impatientent et humilient, quand c’est nécessaire ou bien juste pour la forme.

 

Je me sens un peu mieux après avoir parler avec les chauffeurs. Quelle drôle d’idée…satisfaire cette envie dérisoire de paraître humaine, de me mettre de l’autre côté de la barrière, malgré ma peau blanche et les billets dans mes poches. Je tente de leur expliquer ce que c’est que Noël. Ou plutôt ce qu’était Noël avant qu’il soit corrompu par nos envies d’extravagance et notre consumérisme effréné. Ils ne m’écoutent pas trop…Je rentre. Les femmes, parées de beaux saris ou bien vêtues à l’occidental me demandent si la petite fête m’a plut. « Oui, oui, c’était très bien… » Elles s’en vont, satisfaites, et les bourrelets qui dépassent du tissu enroulé dansent dans la lumière de la ville dorée.

 

 

 

Pour en lire plus sur Bombay, allez donc voir cet article du Monde Diplo : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/01/KHALON/10659

 

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Publié dans unandinde

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E
y a t-il un S dans la phrase "des gens bienS"????????
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A
Terrifiant. <br /> Je crois reconnaitre un titre inspiré d'un sujet de marathon, non?
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L
Bravo Naiké ! Franchement, moi qui vis à Bombay, je confirme, c'est tout à fait ça ! Espérons simplement que la voisine ne va pas trop progresser en français, tu n'es pas tendre ! Et pourtant trop gentille ! De toute façon, ça ne risque rien, Madame est "beaucoup trop occupée"...
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